Vous êtes ici

-A +A

Cinéma de la Nouvelle Vague : la plage, lieu du déchirement

Médiathèque de Mortagne - Nouvelle Vague, la plage, lieu du déchirement

 

CINÉMA DE LA NOUVELLE VAGUE : 

LA PLAGE, LIEU DU DÉCHIREMENT

 

Jacques Rozier, Jean-Luc Godard et Éric Rohmer font partie des cinéastes que l'on associe à la Nouvelle Vague, ce mouvement cinématographique né à la toute fin des années 50 et se caractérisant par la vitalité, le naturel des acteurs et des décors, ainsi que l’affirmation du réalisateur comme auteur, à l’instar du romancier.

Même si chacun de ces trois cinéastes a développé un style unique et notoire, ils partagent parfois une tendance, celle qui consiste à filmer des personnages en déplacement, et notamment en bord de mer, comme s'ils s'agissaient de les pousser dans leur retranchement, dans un lieu de bout du monde, pour les confronter aux questions essentielles et à l'urgence de vivre. Par la mise en scène et le montage, par des dialogues tournant à la confrontation d'idées associés au mouvement des corps dans cet espace naturel, par le travail de dissociation du son et de l'image, ils ajoutent une dimension à la fois intellectuelle et dynamique à des paysages de carte postale. Ainsi la nonchalance fait place à l'inquiétude, le lacher prise aux interrogations partagées, la léthargie au sursaut.  Car on ne sait ce qui se cache derrière le bleu de l'horizon : le bonheur, la liberté ou bien le vide existentiel ?

Ces dernières années, de nouveaux réalisateurs français s’inspirent de leurs ainés pour exprimer les inquiétudes sourdes de notre époque. Chacun à leur façon, Alain Guiraudie, Antonin Peretjako et Guillaume Brac filment la plage comme un lieu vain pour l’indolence. Le fait de mettre en scène eux aussi leurs protagonistes dans ce type de décor naturel permet une prise de recul salutaire de nos consciences face à une réalité anxiogène qui est clairement retranscrite.

 

Médiathèque de Mortagne - Adieu Philippine

ADIEU PHILIPPINE, de Jacques Rozier

Paris, été 1960 : Michel, machiniste à la télévision, rencontre Juliette et Liliane. Dans deux mois, il doit partir faire son service en pleine guerre d'Algérie et en attendant il sort alternativement avec les deux jeunes filles.  Le titre fait allusion au jeu "Bonjour Philippine" autour de deux amandes jumelles. Le détournement par l'adjonction d' "Adieu" donne une tonalité dramatique au jeu.

Ce film est le chef d'oeuvre de Jacques Rozier et il fut ardemment soutenu à sa sortie par Godard, Truffaut et Rohmer. Les acteurs principaux sont des amateurs, mais qui ont été soigneusement choisis, et le style, entretenu par les improvisations, mêle documentaire et fiction. Inspiré du néo-réalisme italien, Adieu Philippine témoigne de façon rare de la réalité française de la jeunesse de l'époque (on pense au Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda). Le rythme trépidant, scandé par les musiques omniprésentes témoigne de l'urgence de vivre avant la rupture. En Corse, dans la deuxième partie, les déplacements en voiture, l'alternance de plans courts montés par des faux raccords, les jeux de séduction en accéléré, les danses fiévreuses expriment magnifiquement cette nécessité de profiter de l'instant, et annoncent le bateau qui partira pour l'Algérie.

Le film est, par ses images mais aussi par la force de sa bande son très musicale, inoubliable.

La plage est ici le lieu ultime de la vie avant l'ouverture vers l'inconnu. Dans les films suivants de Jacques Rozier on ne retrouvera pas cette urgence -voire même ce sens de la rébellion-, qui fait le sel d'Adieu Philippine. Du côté d'Orouët, Les naufragés de l'Île de la Tortue, et Maine Océan sont toutefois intéressants par la revendication persistante du lâcher-prise qu'exprime le cinéaste avec un sens du comique tout à fait original et revigorant.

 

Médiathèque de Mortagne - Pierrot le fou

PIERROT LE FOU, de Jean-Luc Godard

Le film, sorti en 1965, ressemble à une toile de peinture de style Pop art, faite de collages, constitués en grande majorité des couleurs bleu et rouge, celles de la mer, du ciel, du sang, de la passion, mais aussi de la France. Le ton est très lyrique et très libre de toute trame narrative trop cloisonnante. Toute la boulimie de Jean-luc Godard pour le cinéma, la littérature, et l'art en général jusqu'à la bande dessinée, y est exprimée. Mais pas seulement. L'énergie, l'urgence de faire, le caractère totalement iconoclaste, le refus des conventions, la rébellion vis à vis de la société de consommation, sont des traits manifestes de Godard. Les multiples références et les citations qui émaillent le film font office de repères ou de fantasmes pour le personnage de Ferdinand interprété par Jean-Paul Belmondo, que sa compagne Marianne, interprétée par Anna Karina appelle Pierrot.

Le film se nourrit de la relation amoureuse et tumultueuse qu'a entretenu Godard avec Anna Karina. Le jusqu'au-boutisme du film sous tous ses aspects est alimenté par leur séparation douloureuse qui était encore récente au moment du tournage. C'est le personnage de Marianne qui amène Ferdinand à tout quitter pour un voyage extrême "jusqu'au bout de la nuit" (en référence au roman de Louis-Ferdinand Céline qui ne l'est pas moins) programmé pour s'achever par une explosion, au sens littéral dans le film. Cette oeuvre flamboyante est donc aussi le témoignage transcendé d'un amour beau et tragique par un cinéaste hors-norme. Les images de Raoul Coutard et la musique d'Antoine Duhamel contribuent à son lyrisme. On peut voir Pierrot le fou comme la synthèse de deux autres grands films de Godard, à savoir À bout de souffle et Le mépris. Comme l'a écrit Aragon à son propos "c'est le délire d'interprétation de la vie" (le texte complet est à lire ici).

Sans doute inspiré par Adieu Philippine de Rozier, Godard filme le rivage comme un site mythologique de fin du monde. Pierrot le fou s'achève sur un plan magnifique qui associe la mer et le ciel, la vie et la mort, l'homme et la femme. Les voix en off de Belmondo et Karina citent Rimbaud : "Elle est retrouvée. Quoi ? - L'Eternité. C'est la mer allée. Avec le soleil."

Médiathèque de Mortagne - Le Rayon vert

 

LE RAYON VERT & CONTE D'ÉTÉ*, de Éric Rohmer

Éric Rohmer a souvent filmé des personnages en vacances en bord de mer, car il s'intéresse à ces moments de vie à part où les sentiments et les émotions sont susceptibles de s'exprimer de façon plus vibrantes, avec plus d'authenticité.

On pense à Pauline à la plage mais c'est Le Rayon vert que nous avons choisi, le film étant de notre point de vue encore plus réussi. Le fait qu'il soit moins écrit et qu'il laisse beaucoup de place à l'improvisation -ce qui est, à la différence de Rozier, inhabituel chez ce cinéaste- y contribue.

Le scénario -cas là aussi tout à fait à part dans la filmographie de Rohmer- est co-signé par son interprète principale, Marie Rivière.

Sorti en 1986, le film fut tourné en 16 mm dans un style quasiment télévisuel,  ce qui rend la vision un peu déroutante lorsque l'on découvre les premières images. Rohmer souhaitait entretenir les valeurs de la Nouvelle vague en restant en phase avec son époque.

Rohmer, comme Godard avec Pierrot le fou,  se réfère à Rimbaud : Le Rayon vert, en illustrant le vers « Que le temps vienne où les cœurs s'éprennent », extrait du poème « Chanson de la plus haute tour », se positionne comme le cinquième opus de la série COMÉDIES ET PROVERBES du cinéaste. Il s'agit en fait d'un parcours initiatique, celui d'un personnage  de culture plus modeste que d'habitude chez le cinéaste, et plus on avance plus on est captivé. Au travers de l'histoire de cette femme qui recherche désespérément un lieu de vacances, après qu'elle ait été "lâchée" par une amie, Rohmer parle du besoin essentiel d'amour et traite de l'angoisse existentielle.   

Médiathèque de Mortagne - Conte d'étéConte d'été, tourné dix ans après, et qui appartient à la série CONTES  DES QUATRE SAISONS, se présente avec une mise en scène plus classique et parfaitement construite. Elle révèle, en mettant en avant le décor naturel, la vérité intérieure des personnage alors que les dialogues leur permettent principalement d'exister par rapport aux autres.

L'actrice Amanda Langlet, qui interprétait la jeune Pauline quelques années auparavant, est rayonnante. Elle est ici Margot, sans doute le personnage le plus lucide, et qui devient rapidement la confidente éphémère de Gaspard, le jeune homme indécis interprété par Melvil Poupaud. C'est aussi une différence avec Le Rayon vert, où la solitude de Delphine semblait encore plus profonde. Dans Conte d'été, Gaspard, est plutôt rongé par l'indécision que véritablement angoissé comme pouvait l'être Delphine. Gaspard est aussi plus jeune, et ses émotions sont celles d'un adolescent un peu introverti.

Médiathèque de Mortagne - Nouvelle Vague, la plage, lieu du déchirementAlors que dans Le Rayon vert le personnage de Delphine était en recherche, ce qui s'exprimait par des déplacement successifs vers différents lieux de vacances en France, Conte d'été enferme Gaspard dans un espace unique (en l'occurence à Dinard). Alors que la recherche de Delphine se révèle finalement fructueuse -le miracle se produit-Gaspard reste lui hermétique aux opportunités qui s'offrent à lui, symbolisées par les trois jeunes filles aux tempéraments variés qui tournent autour de lui, et il n'aura d'autre choix que de prendre le large pour trouver une échappatoire avant la suffocation.

Ces films proposent en quelque sorte deux approches différentes sur un thème similaire. Toujours est-il que le décor reste chez Rohmer un élément essentiel du récit et la plage est montrée comme le lieu de tous les possibles.

 

 

UN MONDE SANS FEMMES - LA FILLE DU 14 JUILLET - L'INCONNU DU LAC,

respectivement de Guillaume Brac, Antonin Peretjako, Alain Guiraudie

 

Médiathèque de Mortagne - Nouvelle Vague, la plage, lieu du déchirementGuillaume Brac, Antonin Peretjako et Alain Guiraudie ont tous trois sorti récemment des films (entre 2011 et 2013), dont les styles  sont inspirés par leurs ainés de la Nouvelle Vague. On est forcé d'y constater globalement un ton plus désabusé, plus mélancolique. Les personnages sont vites amenés à renoncer à l'abandon un temps recherché sur la plage, ils font grise mine, même si cela s'exprime d'une façon plus riche et subtile, et la perspective d'une échappée vers la quiétude reste utopique. On retient que ces films sont de vraies propositions enthousiasmantes de cinéma qui abordent à leur façon les tensions et les frustrations que génèrent la société actuelle. Ils suscitent émulation et espoir.

Un Monde sans femmes suit un personnage plutôt solitaire, maladroit comme l'étaient les personnages interprétés par Bernard Menez chez Rozier, se dérobant face aux femmes comme Gaspard dans Conte d'été de Rohmer, en l'occurrence ici une mère et sa fille en vacances. Même s'il est amené à évoluer, on sent bien que ce personnage restera toujours un peu égaré, comme à côté de la vie, sans beaucoup de perspective ouverte. Les bords de mer sont ici bleu-gris, et le soleil est timide. Le témoignage d'une certaine morosité ambiante et d'un besoin de tendresse et de chaleur humaine ? Vincent Macaigne est dans le rôle de Sylvain une révélation.

Médiathèque de Mortagne - La Fille du 14 juilletLe même Vincent Macaigne est Pator dans La Fille du 14 juillet, un personnage à la tendance libertaire. À ses côtés, Vimala Pons est "Truquette" dans le rôle titre. Les deux forment un duo charismatique et délirant. Car le ton est burlesque, parfois proche du film de Rozier Maine Océan, et l'humour est potache. L'influence des comédies françaises des années 70 du type Les charlots est assumé, mais tout cela sert en fait à montrer le côté dérisoire de cette entreprise de départ en vacances dans une société en perte de sens.

Le propos est finalement politique, et au travers du rythme totalement débridé et souvent hilarant du film, se dévoile une gueule de bois et une critique acerbe de notre époque. Pour cela, mais aussi pour sa frénésie, son ambiance Pieds Nickelés teintée d'anarchie, ses références multiples et son romantisme en filigrane (le fait de voir que les personnages imaginent depuis la plage leur scène romantique sur une luge dans la neige est plein d'ironie), ce film peut être rapproché de Pierrot le fou. On retrouve d'ailleurs les présences appuyées des couleurs bleu ou rouge, mais sans le cinémascope qui ajoutait passion et lyrisme. L'espoir reste permis pour les quatre protagonistes principaux de La fille du 14 juillet puisqu'ils se retrouvent à la fin sur un bateau en pleine mer.

Le dernier film présenté dans ce dossier est tout à fait différent du film de Peretjako. Lorsqu'il écrit et tourne L'Inconnu du lac  Alain Guiraudie s'inspire de Rohmer. Ainsi, la narration est nettement découpée en journées, le décor est unique et clos, en l'occurence il s'agit du lac et de ses abords, et les dialogues sont à la fois très écrits et dits avec un grand naturel par des acteurs alors inconnus. L'ambiance est ici volontairement plus oppressante et le fait que le lac ait remplacé l'océan n'est à ce titre pas anodin. Les plans sur ce dernier nimbé d'une belle lumière naturelle et semblant pourtant presque surnaturelle alternent avec ceux filmés à la tombée de la nuit de la forêt et des nuages noirs. De même les échanges finalement rares et un peu glaçants font souvent place au silence, parfois rompu par le vent, dont la présence symbolique est aussi forte que dans Le Rayon vert. Précisons enfin qu'il s'agit véritablement ici d'un monde sans femmes dans la mesure où les abords du lac forment un lieu de rencontre exclusivement entre hommes. Tous ces éléments contribuent au développement d'une tension, d'une dureté, et le film finit par ressembler à un thriller d'ordre métaphysique.

Annexes :
  • *Les films d'Éric Rohmer sont disponibles au prêt en DVD par l'entremise de la Médiathèque Départementale de l'Orne.
  • Les actrices en photo sur la vignette de présentation sont haut en bas et de gauche à droite : Yveline Cery (dans Adieu Philippine), Anna Karina (dans Pierrot le fou),  Marie Rivière (dans Le Rayon vert) et Vimala Pons (dans La Fille du 14 juillet).
  • L'idée de ce dossier a été suscité par celui proposé par Les Cahiers du cinéma  dans le numéro de juillet-août 2016, intitulé FILMER L'ÉTÉ. Je vous invte à le consulter; il fourmille de titres de fims divers à voir ou revoir.
Terminons avec une illustration du film "Les Quatre Cents Coups" de François Truffaut, autre cinéaste apparenté à la Nouvelle Vague. Il s'agit d'une photo du tournage de la mémorable dernière séquence.

 

Médiathèque de Mortagne - Les 400 coups